Jean Rouppert

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Mot-clé - Dragon

dimanche, 27 septembre, 2020

Nouveau - Le passage du sorcier - Présentation Ronald Müller et textes de Jean Rouppert

Fantastique et romantisme noir dans l’œuvre de Jean Rouppert

Ronald Müller

« Le romantisme est une grâce, céleste ou infernale, à qui nous devons des stigmates éternels » Charles Baudelaire, Salon de 1859

Introduction
- Jean Rouppert (1887-1979)
1) Jean Rouppert, auteur et illustrateur
- La littérature fantastique
- Le passage du sorcier, extraits de texte fantastique de Jean Rouppert
- L’âme perdue et dessins de dragons
- Illustrations d’Abisag, de Passants du passé et de Les fleurs du mal
2) Jean Rouppert et le romantisme noir
- Les liens entre fantastique et romantisme noir

       - Ruines, bourgs et paysages signifiant un manque

- La mort, Satan, les sorcières, les anges et le religieux
3) Bestiaire romantique et fantastique
- L’anthropomorphisme animal
- Faunes et méduse
- Animaux fantastiques
4) Dramaturgie intérieure et représentation esthétique
- Le beau et la laideur
- Dramaturgie intérieure



Introduction

La lecture de l’écrit Le Passage du Sorcier (Jean Rouppert, 1931) a impacté la suite de l’étude et de la valorisation du Fonds d’œuvres Jean Rouppert, que j’ai débutée il y a quinze ans. Cette entreprise de mise en valeur d’une œuvre prioritairement picturale s’est faite en construction perpétuelle. Elle a permis, dans un premier temps, l’étude et la publication des dessins et des lettres présentant un témoignage et un regard critique de l’implication de Jean Rouppert sur le front de la Grande Guerre (Müller, 2007). Par ailleurs, l’établissement d’un inventaire du Fonds d’œuvres Jean Rouppert a contribué à l’acquisition d’une connaissance devenue évolutive de l’œuvre. Cette démarche a généré de nombreuses actions telles des expositions, des conférences et des publications. L’approfondissement de cette œuvre est motivé par des intérêts de connaissance ; ainsi je me suis penché sur l’expression du Japonisme chez Jean Rouppert (Müller, 2012). Aujourd’hui, avec Le Passage du Sorcier, s’ouvre le domaine du fantastique, auquel il fallait ajouter celui du romantisme noir, afin de respecter la polyvalence de l’œuvre de Jean Rouppert (ill.1) et par ailleurs l’intrication des spécificités de ces deux domaines plus particulièrement au XIXe et au début du XXe siècle. La méthode de cette démarche thématique, repose comme par le passé, sur la prise en compte des œuvres de Jean Rouppert, mise en lien avec la recherche de nombreuses références de l’histoire de l’art. Rapidement s’est imposé le fait de devoir différencier la littérature fantastique de l’art pictural fantastique. En lisant Histoires étranges et merveilleuses de Poë (1840), ainsi des nouvelles fantastiques de Jean Rouppert et, en prenant en compte la spécificité de la littérature fantastique, le roman  Le Passage du Sorcier  s’avère être du bon fantastique « à la Poë ». De larges extraits sont présentés dans le chapitre 1. Il suit une série de dessins prévus pour l’illustration de différents textes et notamment autour du phénomène du dragon ou Les fleurs du mal de Baudelaire. Le chapitre 2 abordera l’expression artistique de Jean Rouppert en lien avec l’art fantastique couplé au romantisme noir. Les animaux dessinés et sculptés seront de la fête dans le chapitre 3 qui aborde l’anthropomorphisme animal, le faune mythologique et les animaux fantastiques. Pour clore au chapitre 4, est fait un tour de ronde de la comédie et dramaturgie intérieure. Mais commençons avec une brève présentation du profil de Jean Rouppert.
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Ill. 1- Jean Rouppert et son double, photo, 1918 à Nancy.



Jean Rouppert (1887-1979)

Né en 1887 à Custines (ill.2), près de Nancy, Jean Rouppert a vécu en Lorraine jusqu’en 1924, puis dans la région Rhône-Alpes, d’abord à Lyon et, à partir de 1932, dans le Roannais. Entre 1913 et 1924, il est employé comme décorateur, puis dessinateur (ill.3) dans les Établissements Émile Gallé à Nancy. En même temps, marqué par la guerre de 1914 – 1918, qu’il vécut de bout en bout comme soldat, il effectuera de nombreux dessins, qui constituent une critique sans concession de la guerre. A partir de 1925, après une année comme dessinateur chez un soyeux à Lyon, il devient indépendant et ouvre son atelier à Lyon, puis à St-Alban-les-Eaux. Jean Rouppert s’exprime par le dessin essentiellement et la peinture tout au long de sa vie et développe la sculpture sur bois en taille directe davantage à partir de 1934. Les genres et thématiques abordés sont nombreux : caricatures et têtes d’expression, la Grande Guerre, le paysage, l’art animalier et la flore. Puis, les décorations, les illustrations, les personnages et les scènes sociales. Par ses origines, son parcours, sa curiosité et ses affinités esthétiques, ainsi que par le contexte historique et culturel, il s’inscrit d’une façon très personnelle dans le mouvement général des arts au tournant du 20e siècle. En effet, d’origine lorraine, Jean Rouppert est marqué par l’art germanique et lorrain des XVIe et XVIIe siècle (Dürer, Callot) qui donne rigueur et précision à son trait. Puis, l’influence de Gallé et plus largement de l’Art nouveau européen et du Japonisme apparaît dans ses œuvres. Jean Rouppert ne peut être catalogué dans une catégorie artistique unique. De même que sa production picturale, ses pièces sculptées relèvent d'un syncrétisme personnel. Il y a certes à la base une référence au Médiévalisme, puis il s’oriente davantage vers les Arts décoratifs. Toutefois, en intégrant des références de l'art populaire, du caricatural, du romantisme, voire même du japonisme, ses dessins, gouaches et sculptures sur bois représentent une approche singulière de la modernité, non abstraite mais stylisée. Jean Rouppert a exposé dans des musées et des galeries et plus particulièrement au Salon de la Société lyonnaise des Beaux-Arts et au Salon des Amis des Arts à Roanne de 1925 à 1958. Plus tard, des expositions rétrospectives lui sont consacrées, notamment au Musée Alice Taverne à Ambierle en 1996, au Musée d'Allard à Montbrison en 2008, au Musée François Pompon à Saulieu en 2009, au Musée A.G. Poulain à Vernon en 2012, au Château de Bouthéon en 2017 et au Château de Beaulieu à Riorges en 2019 (ill.4).
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Ill. 2- Custines, v.1927, lavis brun et rouge, plume, encre noire, 34x25.5 cm. Mairie de Custines.

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Ill. 3- Dragon, projet pour vase Gallé, 1919-24, plume, encre noire, aquarelle, 31x37 cm.

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Ill. 4- Les chauves-souris pour affiche exposition 2019 L’artiste insolite Jean Rouppert, 60x40 cm.
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Aperçu

En présentant ci-après de larges extraits du roman Le Passage du sorcier écrit par Jean Rouppert en 1931, ces extraits regroupés en 5 paragraphes sont choisis en tenant compte de quelques spécificités du style littéraire fantastique :
a) Le début du récit reste fidèle à une description réaliste et notamment la description du lieu où vas se dérouler l’action de ce roman. Ce lieu fait penser à Mouterhouse (ill.5), lieu d’origine de la famille Rouppert, lieu où Jean Rouppert passait des vacances chez son grand-père vers la fin du XIXe siècle. Mouterhouse fait partie du pays de Bitche en Moselle et aussi du terroir du parc naturel régional des Vosges du Nord. Mouterhouse est connu pour les nombreuses forges qu’il a abrité du XVIIe au XXe siècle. Les bâtiments industriels et les maisons d’ouvriers appartenaient à la puissante famille des de Dietrich.
b) Comment Jean Rouppert maintient un suspense dans son récit avec notamment l’apparition de l’élément fantastique.
c) Un développement réflexif (à la Edgar Allan Poe) de la part de l’auteur, d’abord en s’adressant au lecteur, puis prenant l’avis de différents interlocuteurs de l’histoire concernant la possibilité d’un réel du phénomène fantastique.
d) L’intrusion de points de vue personnels, chevillés à l’histoire de vie de Jean Rouppert, dans l’analyse des faits sociaux couplés à un environnement qui tangue entre le réalisme et le fantastique. Prenant en compte son vécu pendant la boucherie de la Grande Guerre, il introduit dans l’histoire horrible la réalité du « tirer au sort » des fusillés pour l’exemple.
e) Le combat entre le dragon et la population se termine semblable à la fin d’histoire de Dracula, il n’est pas vaincu et s’en va vers le futur.
La date finale de cet écrit est le 5 mai 1931, je me pose la question : où en est l’état de l’auteur à ce moment là ? En 1930, Jean Rouppert quitte Lyon pour habiter Villeurbanne, Cours Tolstoï. Étant artiste indépendant depuis avril 1925, il travaille pour des imprimeurs, des firmes ou des associations, en leur proposant des dessins de pub. Néanmoins, il fait un travail de pige régulier pour les Établissements Keller-Dorian à Lyon. Il s’agit de cartons de motifs art déco pour papiers peints, papiers d’emballage et boîtes (ill.6). Grâce à son ami Henri Prost (1876-1940), artiste peintre, il participe à de nombreux salons des Beaux-arts de Lyon, à partir de 1925.


Un passage du texte de Jean Rouppert

b) « Si, effectivement, mon compagnon cultivait l’incertitude, il semblait en cela être l’exact reflet des gens que nous coudoyions. Maintenant leur allure me paraissait craintive, inquiète. A mesure que nous allions, je me sentais imprégné comme de l’humanité d’une brume pleine de mystère et d’un sentiment voisin de l’angoisse. Nous finîmes par déboucher à la Californie, de là nous partîmes en direction du palais princier de la Rise. Le large boulevard y menant était absolument désert. Le parc grillagé, le longeant sur une grande étendue, était vide de promeneurs. Plus loin un trio d’agents cyclistes nous examina avec un intérêt soupçonneux. L’un d’eux nous lança un avertissement semi-ironique.
- Attention, hein !
A l’entrée principale, le poste habituel regorgeait de gardiens, tous ils avaient la figure d’hommes éveillés après une mauvaise nuit et ruminant encore leurs cauchemars. Toutes ces vétilles, d’un intérêt fort mince dans le moment, ont acquis dans mon souvenir un relief étonnant. Si je appétissantes c’est qu’outre l’impression de malaise qu’elles accroissaient en moi, j’y rattache une emprise assez forte alors pour peser sur ma volonté et m’engager à affronter les ennuis qui m’échurent par la suite. Les fenêtres du Palais étaient closes, la grille cadenassée. Tout à coup, j’arrêtai Heuph et, stupéfait, je lui montrai une allée. Sur sa chaise roulante, le coxalgique de la rue Vieille ramait péniblement en seule compagnie de son roquet. Cent mètres plus loin, au faîte d’une coursière, un être déjeté, sans âge, chargé de quelques brindilles de bois mort, nous héla avec de grands gestes, criant dans le vent. - Vous voulez donc vous suicider ?
Frappés, nous nous arrêtâmes d’un commun accord et fîmes demi tour. Quelque chose, d’anormal imbibait la ville. J’eus le désir de savoir. Sans plus m’inquiéter de mon compagnon, je repris le chemin de l’hôtel. La nuit tombait. Nous retrouvâmes dans la salle commune le petit homme chauve au verbe enflammé. Le nombre de ses auditeurs s’était accru, la conversation ne chômait pas. C’est alors qu’un cri déchirant, imprévu comme un court circuit, vrilla mon tympan. Il semblait venir de la place du Châtel. Je me dressai, plus saisi qu’au contact d’un bain glacé. Je vis les consommateurs s’entre-regarder avec un air de commisération impuissante, des gestes évasifs soulignèrent ce muet a parte. Heuph s’était précipité vers le seuil de la porte, je l’y rejoignis. Sur la placette, des silhouettes furtives, tendaient le col vers une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée d’une maison en face. Sous une lumière vacillante, un homme, affalé sur la table, les mains enfoncées dans ses cheveux ébouriffés, gardait l’immobilité d’un bœuf abattu. Dans la pénombre, derrière lui, des femmes et des enfants enlacés, formaient un faisceau houleux d’où s’élevait une plainte spasmodique faite des cris aigus de femelles égorgées et des hurlements de terreur des gosses. Les nefs chavirés, je tirai vers la cuisine où je faillis choir sur mon hôtesse bouleversée d’émotion.
- Qu’est-ce qu’il y a Madame Vallot ?
- Ah Monsieur ! C’est le fossoyeur qui vient d’être désigné ! Trente neuf ans et quatre enfants, pensez donc !
Éberlué, j’agrippai un peu plus loin l’hôtelier, chargé d’un panier de bouteilles.
- Ce que c’est ? Monsieur, c’est encore cet abominable dragon !
- Un dragon ?
- Hé oui ! Le monstre de la Rise. Nous serons tous dévorés !
Vallot agita ses bouteilles comme si, transformées subitement en un paquet de sonnailles, elles scandaient le glas du Grand Soir. Il sembla vouloir exsuder par tous ses pores un énorme lot de pensées obscures et j’eus peine à maîtriser mon rire devant le trémoussement comique de sa replète personne contrastant avec l’irrésistible expression tragique de son masque rubicond ... L’ère des résolutions héroïques s’ouvrit. A mesure que suintait le secret, le monstre semblait grossir. Dans la cité, on chuchota des difficultés gouvernementales, du coup elles décuplèrent. Le dragon quittait l’arène marécageuse, s’étendait sur la ville, arrondissait son domaine. On dut museler la presse brusquement inquiète. Pour réduire le jeu des imaginations et la portée du silence officiel, on décréta la censure. Les réunions politiques furent interdites, voire celles où, sous un prétexte anodin, la police flairait que l’on put porter atteinte à l’Ordre. Cet ORDRE plana sur toutes les préoccupations. Une suggestion puissante, aussi dénuée de père que la calomnie, plaça dans la bouche des prêtres le prêche de circonstance. Les vices et tiédeur de foi des hommes, les fards et le maintien éhonté des femmes, appesantissaient la colère de Dieu sur Aigremil et livraient la cité, sauf contrition de ses habitants, au démon invaincu, ce reptile des âges évanouis. Elle prononça l’interdit contre toute allusion qu’auraient pu se permettre une chanson ou la mise en scène d’un spectacle. Elle traqua toute publicité et jusque aux camelots et fabricants de jouets nouveaux. Elle démentit les on-dit, les papotages, les médisances. Elle mit dans la bouche des gens bien assis un optimisme écrasant. Des vulgarisateurs démontrèrent la valeur de la Science réduisant à qui a les bourdes quotidiennes. Enfin, sans causes apparentes, on glorifia un régime plein de sollicitude et de prévoyance. Ainsi mûrit la Masse. Quelques sots, subitement aveuglés par la lumière furent coffrés, de fieffés sceptiques, démanteleurs de confiance les suivirent. Des mesures englobèrent les énergumènes dont la démence les suivirent. Les mesures englobèrent les énergumènes dont la démence parut curable, loin des bruits de la circulation. Préparé, enseigné, douteur et convaincu, froussard et résigné, le peuple sut sans comprendre , comprit sans savoir. « Entre quat’s yeux », l’œil sur l’épaule, les lèvres à l’oreille, les mots réticents parcoururent d’étranges circonvolutions. Il, Lui, l’abstrait, l’indéfini, de quelque chose devint la CHOSE, aussi immensurable que Léviathan qui suivant une sornette juive puisée dans le Talmud, avalait, sans s’en apercevoir, de tout petits poissons de quelques 300 lieues de long. Le merveilleux d’une telle performance, même inconscient, que dis-je, surtout inconscient, ensemença chez les foules un sombre enthousiasme. L’exclamation jaillit, gouailleuse mais fervente : Ah le Gouâfre ! Socialement le dragon venait de naître. On n’avait, jusqu’alors, su déterminer l’inconnaissable. Sur l’heure, de vieilles pièces et d’antiques morceaux, le peuple, réservoir de vie frémissante, créa une forme toute neuve".
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Ill. 5- Mouterhouse - Maison Kiefer, v.1920, plume, encre noire, aquarelle, 14.5x10 cm.

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Ill.6 - Dragon pour Keller-Dorian, Lyon, 1925-31, impression, 13x13 cm.

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mercredi, 28 décembre, 2016

Chimères, animaux hybrides et fantastiques

Il sera présentée au Musée d'Allard à Montbrison une exposition collective Chimères, animaux hybrides et fantastiques du 18 février au 1er octobre 2017, avec des œuvres de Jean Rouppert.

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